Franchement oui ! A quoi sert le Bonnet d'A, cet outil qui ose demander leur avis aux utilisateurs qu'ils soient handicapés ou non ? On sait parfaitement qu'il y a autant d'avis que d'utilisateurs et que, par conséquent, les résultats n'auront aucune valeur qualitative. On sait aussi que les utilisateurs ne savent pas exactement ce qu'est l'accessibilité, qu'ils la confondent souvent avec la facilité d'usage, et qu'en plus, cela dépend de tellement de paramètres comme leur habileté à se servir d'un Jaws ou leur configuration pas toujours du dernier cri. Enfin, il y a des experts dont c'est justement le métier d'évaluer l'accessibilité des sites Internet et que l'on paye assez cher pour ça. Alors, pourquoi ne pas les laisser travailler tranquillement ? Oui, j'avoue, ce sont là d'excellents arguments pour demeurer dans sa tour d'ivoire, entre soi, dans de magnifiques et par ailleurs passionnantes conférences où il est plus facile ou rassurant de parler technique qu'humain, et éviter ainsi de se heurter à la réalité qu'affrontent quotidiennement les utilisateurs handicapés. S'ils ne disent rien, on peut facilement en conclure que tout va bien. Cependant, examinons de plus près ces arguments.
Certes, c'est bien le plus gros inconvénient de la démocratie et de la liberté d'expression. Si, lors d'une réunion de copropriété, vous demandez de quelle couleur doit-on repeindre la porte d'entrée de la résidence, il est aussi fort probable que, même sur un détail aussi insignifiant, vous récoltiez de nombreux avis divergents. Pourtant, il est tout aussi probable qu'une tendance générale se dégagera de cette consultation dont l'avenir de l'immeuble tout entier dépend. Il se trouve aussi que je suis à la fois expert en accessibilité et aveugle. Et pour avoir participé à plusieurs audits avec d'autres experts, il n'est pas rare qu'il y ait autant d'avis que de co-auditeurs sur tel ou tel point, chacun ayant de très bonnes raisons pour étayer le sien. Pourtant, il arrive un moment où il faut trancher, trouver un terrain d'entente. Au final, la sanction viendra des utilisateurs. C'est pourquoi, je propose, sur la page " donnez votre avis ", un champ commentaire qui, bien que facultatif, laisse au votant la possibilité de faire part de son expérience, qu'elle soit positive ou négative.
Ah ! quel rêve que ce monde idéal, parfait, harmonisé, où tout individu aurait le même niveau de connaissance et d'aisance devant l'outil informatique, où les navigateurs respecteraient tous le même standard, quitte à ne plus sortir des rails et brider à jamais la créativité, où enfin les technologies de développement de sites web seraient elles aussi universelles, voir uniques ! Bref, où la stabilité et l'uniformité régnerait, indépendamment des " conditions matérielles ou logicielles, des aptitudes physiques ou mentales… " Outre qu'un tel monde serait d'une infinie tristesse, il est parfaitement absurde de postuler même son existence. Il me semble que le plus important n'est pas de savoir dans quelle circonstance tel site a été jugé inaccessible ou accessible. D'ailleurs, en lisant le classement, il faut bien mettre en corrélation le nombre d'avis exprimés et le rang auquel chaque site figure. La question primordiale, à mon avis, est qu'en perçoivent les utilisateurs, quel est leur ressenti, qu'ont-ils à dire ? Là encore, les commentaires pourront nous éclairer.
D'accord, mais pas seuls. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire lors de la conférence du 16 avril que j'ai donnée au w3-Café, la question de l'accessibilité, au moins en France, est encore trop affaire de spécialistes et dont le nombre n'est pas suffisamment élevé pour faire face aux défis que représente en particulier la mise en conformité des sites publics et parapublics comme la loi le demande. Or, je pense qu'aujourd'hui nous sommes à un point où entreprises privées comme publiques commencent à prendre conscience de l'importance de ce sujet et qu'il ne doit justement plus être circonscrit au seul cercle des experts. Leur intervention est indispensable, surtout en amont d'un projet et tout au long de son développement. Toutefois il faut remettre l'utilisateur au centre des préoccupations. Mais au fait, s'ils étaient tous aussi écoutés et impliqués les experts, pourquoi rencontre-t-on encore autant de sites difficiles à utiliser, inaccessibles, voire franchement pourris ? Je sais que le client est roi et que, s'il demande sur sa page d'accueil un Père Noël qui fait coincoin et chante la Javanaise en Breton, sans qu'on puisse le faire taire ni l'arrêter de gigoter, le prestataire est bien obligé de s'y plier. J'en ai moim-ême fait l'amère expérience. Cette même expérience a justement prouvé que la sanction par les utilisateurs est immédiate, qu'ils soient handicapés ou non. L'espace collaboratif et de grande échelle qu'offre le Web permet aujourd'hui de s'ouvrir et de recueillir le sentiment des utilisateurs face à un objet web qui aurait pourtant satisfait au niveau double A des critères d'accessibilité. Ce que je propose avec le Bonnet d'A est certes sommaire, mais je ne serais pas étonné d'être surpris par les résultats.
Inviter les utilisateurs dans le débat, en prenant la société de la méritocratie à son propre jeu. Le classement qui s'affiche en page d'accueil est, par défaut, du plus accessible au moins accessible. La honte, le bonnet d'Âne de l'Accessibilité s'abattra sur ceux qui seront en bas de tableau. Heureusement que je suis de nature positivante, car ma première idée étaient de montrer le classement inverse par défaut. Mais cela s'apparentait pour moi à de la délation stérile. Mieux vaut montrer les " bons élèves " et tirer les choses vers le haut, n'est-ce pas ? Beaucoup entreprises, d'organismes publics, d'associations communiquent sur le handicap et la participation citoyenne de chacun, mais qu'en est-il dans les faits ? Comment cela est-il perçu par les personnes handicapées directement concernées ? C'est précisément ce que propose de montrer.
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