Place de la Toile, mon ressenti

J’ai participé samedi dernier à l’émission Place de la Toile : les aveugles face au numérique. Voici mes impressions. Et en fin d’article, le transcript à télécharger, une oeuvre largement collective.

J’ai ouvert ce blog au printemps dernier seulement. Un lecteur ayant apprécié mon billet ** m’avait alors écrit pour me dire qu’il m’avait recommandé à Xavier de la Porte, animateur de l’émission hebdomadaire Place de la Toile sur France Culture. ÉTANT moi-même un auditeur de cette émission, je ne pensais sincèrement pas y avoir ma place compte tenu du haut niveau des sujets traités et surtout de ma jeunesse en tant que blogueur. Or, il se trouve que Xavier de la Porte m’a écrit en juin, sur une adresse mail que je ne consultais jusqu’ici jamais. Voici 15 jours, je me décide quand même à aller relever mon courrier dans cette boîte. Je découvre avec joie et grande excitation son mail m’invitant à reprendre contact. Ce que je fais immédiatement, en me disant que de toute façon, le programme est déjà établi pour l’année et que ce sera tout au plus un jalon posé pour la saison suivante.

Après un nécessaire rafraichissement de mémoire, non seulement il n’est pas trop tard, mais Xavier accueille mon appel avec beaucoup d’enthousiasme, car il tient absolument à faire une émission sur le rapport des personnes aveugles au numérique. D’autant qu’il a eu récemment un contact avec Soufiane el Jamil, lui aussi aveugle et technophile. Il imagine immédiatement une conversation sur le sujet entre nous trois. L’idée me plaît bien puisqu’elle permettra d’offrir deux « visions » des choses. Elle est confortée par cette remarque de Xavier : « vous ne représentez pas à vous seul tous les aveugles ». Nous sommes en phase. Il promet de rappeler la semaine suivante pour en discuter plus en détail.

Ce qu’il fait effectivement. Et là, seconde surprise, il me demande à tout hasard si je suis disponible le vendredi qui vient pour enregistrer l’émission qui passera le samedi ; Google ayant pitoyablement annulé sa venue au dernier moment.

Xavier m’ayant fait part de quelques questions qu’il souhaite poser et du plan général, il me reste 3 jours pour mariner de mon adrénaline. Moi qui n’ai d’habitude pas le trac lorsqu’il s’agit de m’exprimer en public, je sens monter peu à peu la pression. Le prestige de France Culture, le niveau généralement élevé des questions – c’est aussi pour cela que j’ai accepté d’y participer car je sais qu’il n’y aura pas les sempiternelles questions bateau que posent les journalistes quant à la cécité – et le fait que j’ai arrosé tout mon carnet d’adresse pour annoncer que je causerai dans le poste, tout cela contribue à me remonter le trouillomètre. Je réfléchis aux réponses à faire, aux messages principaux que je souhaite faire passer ; tout en m’efforçant de ne pas trop préparer pour garder de la spontanéité. Je suis bien conscient que je ne pourrai tout dire et surtout que je ne le dirai pas comme je l’avais prévu. Mon principal message sera donc : accessibilité pour tous, donner plusieurs exemples concrets comme l’accès au clavier, le sous-titrage, l’étiquetage des éléments graphiques, dire aussi qu’il y a des recommandations, une loi, dire aussi que j’aimerais que les écoles qui forment les futurs acteurs du web mettent ne serait-ce qu’une heure d’accessibilité dans leur programme. Et puis je voudrais aussi… Et zut ! C’est déjà trop de messages à la fois.

Bon, concentrons-nous alors sur l’accessibilité pour tous. Ça sera déjà un gros point.

J’arrive à la maison de la radio. Nous allons prendre un café. Xaviver me redonne le déroulement général. Nous montons au studio. On me présente la réalisatrice et les techniciens dont je ne retiens malheureusement pas les noms tant je suis au comble du stress. Les idées se bousculent. J’ai oublié les quatre cinquièmes de ce dont je voulais parler. Pourtant Xavier est naturellement très à l’aise et fait tout pour qu’il en soit de même pour moi. Il me décrit minutieusement la disposition du studio. Il précise qu’il n’y aura pas de montage, que l’enregistrement se fait d’une traite, comme si nous étions en direct. Le temps de faire deux ou trois essais de voix :

  • On commence dans 10 secondes !

Ca y est ! C’est parti ! Le générique est lancé. Xavier fait son intro. Surtout, éviter de tousser, éviter de mettre trop de e à chaque début et chaque fin de phrase – c’est mon défaut majeur -, faire attention à ne pas interrompre les autres – en tant qu’auditeur je n’aime pas beaucoup ça -. Voilà tout ce que je me dis pendant ce temps.

Je me laisse donc un peu surprendre par la première question : « vous avez un blog au joli nom Tanguy Rêve. A quoi vous rêvez ? »

Je ne m’en sors pas si mal : « D’un Internet accessible à tous ». Ça y est, j’ai placé mon premier message ! Faudra que j’en remette une couche dès que possible.

La suite passe à une vitesse incroyable. Questions et réponses s’enchaînent. Nous ne faisons qu’effleurer certains thèmes sur lesquels j’aimerais en dire davantage. A d’autres moments, sur le coût des voix et des lecteurs d’écran par exemple, nous nous attardons plusieurs minutes, tandis que je bouillonne en me disant qu’il y a tellement d’autres sujets… Pourtant, mon trac est lui aussi vite parti. Le dialogue qui s’instaure est sympathique. Soufiane, le deuxième invité, a des préoccupations différentes des miennes, si bien que nous nous complétons. J’essaie de créer une connivence avec lui en le chambrant sur le fait qu’il a enregistré une voix de femme pour la démo du lecteur d’écran. Il demeure distant.

Arrive la fin de l’émission. Pour conclure, Xavier nous demande à tour de rôle quel est notre rêve vis-à-vis du numérique. Je réponds sur mon envie d’écrans tactiles géants. Puis c’est à Soufiane. Il parle, à juste titre, de l’imprécision actuelle des systèmes GPS. Mais je n’ai pas envie que nous terminions sur une note négative. Alors, je me lance dans une vanne pour tenter de les faire sourire : « Ça permet de se faire inviter chez quelqu’un d’autre, non ?» Xavier marque un instant d’arrêt, puis à mon sourire hilare comprends. Ils rient tous les deux.

Micros éteints, Xavier nous demande nos impressions. Notamment si ça n’a pas été trop frustrant. Nous ne pouvons lui mentir en disant non. Mais nous comprenons bien qu’il est difficile de tout aborder en si peu de temps. Pour ma part, je pense avoir communiqué les deux ou trois idées qui me tenaient à cœur : l’accessibilité pour tous, l’ouverture fabuleuse qu’offre le numérique et la démonstration qu’une personne aveugle peut pleinement prendre part à l’effervescence de la vie citoyenne. Donc, mission accomplie (pour et par moi-même). Nous sommes aussi tous les trois d’accord sur la complémentarité de nos points de vue. Nous avons su restés suffisamment généralistes, tout en y glissant le soupçon de technique qui va bien.

Le lendemain, en compagnie de quelques amis, j’écoute l’émission et ne peux m’empêcher de repérer mes propres défauts, mais ne suis pas trop mécontent dans l’ensemble malgré tout. Je leur commente tout ce qui me passait alors par la tête et que je n’ai pas pu dire, faute de temps.

 

Conclusion

C’était une chouette expérience dont je retire ceci :

    Se limiter à 3 messages clés maximum.
    Réfléchir le moins possible à ce qu’on

va dire et à la façon dont on va le dire.
Rester humble.

La transcription complète

Un grand merci à Sébastien Delorme, Elie Sloïm, Xavier Borderie, Yann Goupil, Vincent Legeard et phv pour avoir consacré de leur temps à réaliser cettre transcription. Ils démontrent ainsi brillament que l’accessibilité c’est du concret et qu’elle n’est pas uniquement faite de gekks associaux hypertechniciens. Télécharger le transcript au format pdf, 253 ko

6 réflexions au sujet de « Place de la Toile, mon ressenti »

  1. Bonjour Tanguy,
    Je découvre votre blog par le biais de l’émission de Xavier et c’est un régal !
    L’accessibilité du web est en effet un sujet auquel je m’intéresse car ma mère est elle même malvoyante mais une usager du net surtout pour son travail et j’aimerais qu’elle puisse « surfer » encore plus ! J’espère qu’à l’avenir de plus en plus de sites seront « accessibles », à savoir qu’ils soient plus compatibles avec les synthèses vocale ! En tout cas cette émission et ce blog me donnent de bonnes raisons de croire que tout un chacun aura désormais sa place 2.0 !
    A bientôt et bonne continuation à vous !

  2. J’ai écouté l’émission avec beaucoup d’intérêt, l’accessibilité est un thème qui m’intéresse et par ces témoignages j’ai enfin pu m’imaginer un peu comment fonctionne le quotidien à l’écran, et où restent les problèmes. Interview vraiment très bien faite, bravo !

    Ce qui me manque encore un peu, c’est l’information sur les lignes à suivre pour programmer des sites accessibles. Il doit sûrement y avoir des « guidelines » mais elles sont peu connues… Dommage que les lecteurs d’écran soient si chers, sinon les programmeurs pourraient les essayer et mieux se rendre compte.

  3. Encore bravo Tanguy pour cette interview, tu as surmonté ton trac pour apporter une touche d’humour qui donne un visage plus humain et plus chaleureux à la question. Ce qui permet de transmettre un message subliminal fondamental: quand on fait de l’accessibilité, on s’adresse à des êtres humains, pas à un persona ou à un « user » désincarné. Ces êtres humains ont, sur le web, des besoins d’une banalité désarmante; les mêmes que tout le monde, en fait. Simplement, ils n’ont pas la même façon de les satisfaire. Et je trouve que Soufiane et toi avez su parfaitement illustrer cette dimension.
    J’ai trouvé fort intéressantes la plupart des questions de l’animateur, pour ma part. En partie parce qu’elles peuvent paraitre candides quand on est à fond dans le sujet; ce qui est toujours instructif sur ce qu’il reste à expliquer. Mais aussi parce qu’il y a un point de vue différent, pour quelqu’un qui, comme moi, fréquente surtout des geeks (certains étant asociaux et hypertechniciens ^^ [rire]). Je ne m’étais jamais posé ces questions du rapport à la voix, de la représentation mentale de l’internet… parce que pour moi -déformation professionnelle, sans doute- ce sont des fonctions techniques avant d’être des rapports au monde. Finalement, cet angle est beaucoup plus proche de la réalité de l’utilisateur, c’est-à-dire de l’être humain à qui l’on s’adresse…

  4. Ping : Témoignage d'un non-voyant développeur et blogueur | Gazette du numérique | Scoop.it

  5. Je pense que les objectifs de montrer l’accessibilité du numérique les déficients visuels a été atteint.Le déroulement de l’&mission m’a capté jusqu’à la fin. Bravo à vous. On aurait pu rajouter qu’il existe depuis peu une solution d’accessibilité du numérique pour les déficients visuels sur des appareils pour

  6. Bravo Tanguy pour cet exercice loin d’être simple! J’en ai une certaine expérience ici à la Réunion et je connais la frustration du message qui n’est pas passé ou des questions inattendues auxquelles on a du mal à trouver une réponse. Il faut se dire que les questions farfelues des journalistes reflètent celles que se posent le public. Pour ce qui est de l’accessibilité numérique, elle manque peut-être de militants vulgarisateurs qui vont être capables d’argumenter, de convaincre et de persuader. En commençant par expliquer que pour nous personnes en situation de handicap le numérique n’est pas un gadget mais constitue une véritable révolution indispensable à notre inclusion dans la société. Nous en avons la preuve tous les jours dans nos activités au quotidien. Moi aussi je passe plus de 10h par jour sur mon MacBookPro et sur mon Iphone. Je suis de la génération charnière celle qui a connu l’avant et l’après révolution numérique. Sans mauvais jeu de mots c’est le jour et la nuit! Ne l’oublions pas et battons nous pour conserver  » la lumière  » et exiger toujours plus d’accessibilité….

    A bientôt!

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