Edénia Sud, le 10 février 2009
Mon très cher et très fraternel Harguèz,
Comme tu l'as appris dans les journaux et par toutes les voies de presse imaginables, notre bonne ville d'Edénia est littéralement coupée en deux depuis maintenant une semaine. C'est effarant de voir avec quelle rapidité l'habitude gagne et s'installe dans ce qu'on a coutume d'appeler " l'inconscient collectif " qui ne révèle, à mon sens, nulle autre chose que l'instinct grégaire dont nous sommes pourvus. Après l'immense panique des premières heures qui ont suivi notre mise en quarantaine, a succédé avec la même efficacité, le désarroi d'une population entière plongée dans la torpeur. On dirait des chiens tellement battus qu'ils courbent l'échine à la seule vue du bâton. Moi-même, je n'ai pas échappé à cette onde de choc qui nous couvre tous d'une chape de silence insupportable.
Bien sûr, le recul aidant, il est aisé de se dire que ce qui est arrivé était prévisible. Depuis le début de cette année, il ne s'est pas passé un jour sans que la télévision ou les journaux locaux ne fissent mention de cas isolés d'un mal mystérieux laissant la science perplexe, impuissante et cependant menteuse. Mais, comme chaque fois en pareille circonstance, cela paraissait si loin, si diffus et, je le répète " isolé ". Chaque fois qu'un ponte de la médecine intervenait par quelque canal que ce fut, il se voulait rassurant. Peut-être en effet n'y avait-il pas lieu de s'alarmer alors. Peut-être aussi s'efforçait-il de masquer son ignorance. Les plus pessimistes d'entre eux ne prédisaient tout au plus qu'une dizaine de victimes, certes malchanceuses, mais en comparaison de la population totale... Cela demeurait infime d'un strict point de vue scientifique. " Il ne s'agissait probablement que d'une bactérie qui ne survivrait guère aux traitements classiques pour peu qu'on les appliquât à la lettre ", entendis-je dire un jour. Le fait est que nous avons été pour la plupart surpris et incapables de réagir.
Vois-tu Harguèz, l'état de siège auquel nous sommes soumis me donne tout loisir d'analyser la progression des événements de ces deux derniers mois. Je ne sais quelles sont les consignes que vous avez reçues à notre égard, car tu es la première personne avec qui j'ai un contact depuis huit jours, mais pour notre part, nous avons interdiction formelle de nous réunir à plus de trois dans les lieux publics et donc de travailler. Nous ne devons, sous aucun prétexte, consommer de l'eau des robinets, y compris pour nous laver. Des distributions quotidiennes sont organisées pour les plus indigents bien que cette notion soit apparemment laissée à la libre appréciation des autorités. Il n'est pas une administration, pas un supermarché, pas même un bureau de tabac ou une épicerie de quartier qui ne soit fermé.
Inutile de te dire que mes transactions sont bloquées puisqu'elles n'ont pas été jugées dignes de figurer sur le registre des " activités vitales " seules autorisées par décret extraordinaire. Le ravitaillement en nourriture est par conséquent lui aussi tenu d'une main de fer par la police qui a carte blanche pour repousser les plus audacieux. Elle ne s'en prive pas. Autant te le dire carrément, le délit de sale gueule est désormais officialisé.
Tu sais à quel point je suis désordonné. Eh bien pour une fois, cela m'est profitable. Entre autres futilités, j'avais entassé dans mon bureau tous les exemplaires du quotidien " Edénia City ", (en référence à la City de Londres), depuis plus de six mois. Je souris au moment d'écrire ce titre, car je songe au grief que tu me fais quand nous parlons de ce que tu nommes, non sans rage : " La bible capitalo industrielle des parvenus. " J'avoue que la première fois que tu as prononcé cette expression avec un tel dégoût dans le regard, je suis entré dans une fureur indescriptible et me suis emporté. Je connaissais tes tendances anarchisantes dont tu conserves encore quelques réminiscences, mais nous nous étions jusqu'alors gardé d'aborder le terrain glissant de la politique polémique en termes aussi crus. Nous nous sommes même boudés, je crois, quelque temps. La fougue de la jeunesse, le sentiment de se croire indispensable à la société et d'être le seul détenteur de " la solution " à tous les maux du pays et, pourquoi pas, de la terre. Cependant, s'il est une qualité que je te reconnais volontiers, c'est de n'être pas rancunier.
Ma sainte horreur pour l'acte de ranger, disais-je, m'apparaît soudain salutaire. Elle m'a permis de reconstituer jour après jour l'évolution de ce qu'il faut bien appeler aujourd'hui une épidémie d'origine encore inconnue. Pour la cause, je regrette seulement de ne pas avoir à ma disposition d'autres journaux, de sensibilité différente, et te donnerais presque raison d'acheter ta feuille préférée d'idéaliste utopique, ce ronflant " Edénia Fraterna ". Tu permets que je te chambre à mon tour. Notre amitié vieille de trente ans sait dépasser ce genre d'insultes sans conséquences. Elle s'en amuse. Ce qui était autrefois motivé par un fort désir de provocation et de prosélytisme n'est plus qu'un jeu à présent ; une sorte de code entre nous, basé sur des souvenirs communs, intimes.
Harguèz, je ne sais combien de temps va durer cet état de claustration forcée ; les autorités semblent prendre un malin plaisir à entretenir le doute à ce propos, prétextant la nécessité d'une éradication absolue avant toute éventualité d'ouverture qui ne sera, en tout état de cause que très prudente et progressive. Alors, de grâce, réponds-moi ! Ne nous laissons pas distancer par l'oubli, pire, l'indifférence. Cela te surprend sans doute, mais je te lance une fusée de détresse car j'ai si peur de mourir d'ennui dans Edénia l'impie. Au nom de notre amitié, Harguèz, réponds-moi !
Elmizir
À la même coupe, pour la même liqueur.
Les Éditions du Panthéon
ISBN 2 7547 0089 7
ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE J. C. LAMELLE À VERNEUIL SUR AVRE (EURE)