Edénia Nord, le 13 février 2009
Mon très cher et très admiré Elmizir,
Quelle tristesse, quel accablement que cette scission brutale, incompréhensible, je dirai même injuste s'il ne s'agissait de santé publique ! Aussi ta lettre m'a-t-elle fait le plus grand bien de te savoir vivant dans cet enfer que l'on dépeint ici avec le vocabulaire le plus catastrophique de la langue. Les journalistes rivalisent de mots effrayants appuyés de chiffres que l'esprit humain répugne à se représenter. " Des milliers de cadavres par jour ", ne cessent-ils de répéter. Ma noirceur innée m'avait déjà soufflé de te compter parmi eux. Heureusement, il n'en est rien.
De ce côté de la frontière sanitaire, les réactions ont été bien différentes de celles que tu me décris, et pour cause. Nous ne sommes pas victimes du terrible fléau qui frappe la zone Sud d'Edénia. Il y a eu d'abord la stupeur d'apprendre qu'une barrière infranchissable avait été dressée entre le sud et le nord de la ville. Comme beaucoup d'autres, j'étais incrédule et suis allé voir le long de l'artère centrale, pensant qu'ils n'avaient pas eu le temps en une seule nuit de barricader la totalité de la cité.
Je me disais qu'ils avaient fatalement omis un passage ou une ruelle, ne serait-ce que pour laisser circuler les équipes sanitaires et celles de la voirie. On ne décrète pas aussi facilement de clôturer une population de plusieurs millions d'âmes. Dans ma prochaine lettre, je tâcherai de te narrer dans le menu la façon dont je m'y suis pris pour essayer de venir te chercher. Sans succès hélas.
Maintenant, la stupeur a fait place à une quasi haine envers vous, en cela complaisamment soutenue, attisée, par la propagande médiatique. Tu n'imagines pas à quel degré de bannissement la zone Sud est abaissée. Il y eut les pestiférés, vous êtes les pesticides avec toute la charge de craintes et de faute originelle que ce terme comporte de nos jours. Vous, les sudistes, êtes considérés non pas comme des victimes à plaindre qu'il faut secourir mais bel et bien comme les coupables mérités et responsables en tout point de ce qui arrive. Même les esprits que je jugeais auparavant les plus alertes et les plus sceptiques sont tombés dans le piège de la facilité qui consiste à accuser autrui des maux qui nous affligent, surtout lorsqu'on n'y peut mettre un nom, tout au moins une cause rationnelle. C'est tout le drame, en effet, de l'hystérie qui se répand à travers la zone Nord. Elle s'infiltre dans les cerveaux comme une eau sale souille le salpêtre des caves. Elle les imprègne et risque de durcir les cœurs quand elle se retirera.
Rassure-toi, Elmizir, je n'en suis pas. Je te soutiens, toi et tes compagnons d'infortune, de toutes mes forces. Il y a fort à parier que ce battage est savamment orchestré et qu'il perdra en intensité dans les mêmes proportions que l'épidémie.
Au fait, on ne nous explique pas clairement quels en sont les symptômes. As-tu eu l'occasion malheureuse de voir le délabrement qu'elle semble provoquer ? Ne garde pas en toi les pires images du cauchemar dans lequel tu es pris malgré toi ! Parle m'en !
Cela t'aidera, je l'espère, à mieux les supporter. Car je suppose que tu es isolé dans ton appartement et, que si tu n'es pas encore atteint, tu tâches de t'en préserver le mieux possible. Et puis, je ne suis pas certain que notre zone soit absolument exempte de toute contamination.
On discute beaucoup ici dans les bistrots, les petits commerces. On en parle comme une menace à la fois proche et lointaine. En apparence, la vie bat son plein et l'agitation superficielle de la ville masque la réalité par instinct de survie ou véritable inconscience. Néanmoins, le mot est sur toutes les lèvres depuis qu'il a été prononcé par le ministre de la Santé : la nucléosporose. Un terme aux résonances savantes qui noie le poisson. Autant que mes notions de grec me permettent d'en décortiquer l'étymologie, il évoque vaguement une altération des noyaux de cellules. Ce qui ne nous dit rien sur l'origine du fléau. Il est pourtant impossible de croiser une personne à la librairie ou dans la boulangerie sans qu'elle ne te demande ton avis. Cela me rappelle, à une moindre échelle, le moment où la France était en finale de coupe du monde de football voici onze ans. Le facteur, à qui j'offre souvent un café, ne tarit pas d'idioties ni de ragots en la matière ; sous prétexte qu'il voit beaucoup de monde, il s'estime le mieux informé.
Comment ne pas céder à la fébrilité qui gagne la zone Nord ? Nous avons tous un parent ou des amis en zone Sud et les nouvelles sont rarement bonnes. Chacun vit dans l'angoisse d'un décès qu'il ne pourra même pas honorer. Moi-même, j'ai ma mère qui est restée là-bas. Elle n'habite pas très loin de chez toi. Et la vie continue. En attendant que s'estompe la fureur du nord et que s'organise une forme quelconque de solidarité entre nous, c'est toute l'aide que je peux t'apporter. Écris-moi aussi souvent que tu le veux. Je serai là. Moi aussi, je suis en arrêt de travail obligatoire et dispose de tout mon temps.
Harguèz
À la même coupe, pour la même liqueur.
Les Éditions du Panthéon
ISBN 2 7547 0089 7
ACHEVÉ D'IMPRIMER SUR LES PRESSES DE L'IMPRIMERIE J. C. LAMELLE À VERNEUIL SUR AVRE (EURE)