Chapitre 3

Edénia Sud, le 18 février 2009

Mon très cher et très fraternel Harguèz,

Tu dois être pétri d'inquiétude à chaque jour qui passe sans nouvelles de ma part. Je suis ému de savoir que tu as essayé de forcer le barrage sanitaire mais j'en ressens encore des frissons de terreur rétrospective et j'espère que tu as abandonné cette folle idée. Une fois de plus, on m'a appris ce matin qu'un de mes plus valeureux collaborateurs y avait laissé la vie en voulant s'enfuir. Son corps a été cyniquement déposé devant l'entrée de son immeuble, troué comme une vieille chaussette avec ce billet laconique pour justification : « Tentative de fuite. » C'est un assassinat légal que les journaux se sont empressés de relater en guise d'exemple. Un de plus ! est-on tenté de dire car le flot des désespérés en quête de liberté ne dégrossit pas, conduisant les assermentés à plus de vigilance, à plus de zèle. Décidément, Napoléon n'avait que trop bien perçu ce qu'il pouvait tirer de ces vaniteux hommes en arme à qui l'on tend la carotte de la promotion rapide s'ils y mettent du leur ! Ces hommes-là sont conditionnés pour tuer et sont comme des fauves lâchés dans les rues après un jeûne prolongé.

Tu le constates Harguèz, ma rage est à la mesure de la connerie qui sévit de ce côté. Je suis devenu extrêmement irritable du fait de l'inactivité à laquelle je suis contraint et crains de ne jamais m'accoutumer. Je suis soudainement passé d'une vie dynamique, agitée d'homme d'affaire surmené, à l'oisiveté la plus honteuse. J'admets volontiers que l'effervescence qui me tenait en haleine était excessive, disons même parfois artificielle, et dois en prendre bonne leçon pour l'avenir.

Cependant, je tolère encore moins la vacuité vertigineuse de la solitude. J'en deviens presque fou par instants. Mes pensées s'assombrissent jour après jour faute de perspective valable, même à court terme. Lorsque je réfléchis trop sur ce qui rythme mes journées, je me rends compte que je meuble. L'idée que nous sommes nombreux dans ce cas ne me console qu'à peine. Je suis seul, face à moi, face à mes souvenirs qui ne furent que courses et brassage d'air, face à mon présent tout à fait vide, surtout face au mur de l'avenir. Je n'ai plus de moyen de paraître, donc plus de raison sociale. Exit les dîners d'affaires, les réceptions emmerdantes et pourtant si distrayantes ! Exit les parties de tennis ou les conquêtes d'un soir qui me donnaient l'illusion sinon de compter pour quelqu'une, du moins d'être toujours capable de séduction ! Tout ceci n'était en réalité qu'une pièce grisante dont je croyais être l'acteur principal sans cesse applaudi. Foutaise ! m'entends-tu, foutaise ! Je n'étais qu'un pantin parmi des milliers d'autres pantins dont l'unique préoccupation était d'occuper le devant de la scène.

J'ai peine à te raconter ma journée tant elle est inconsistante. Une journée cent fois rejouée, comme si le metteur en scène n'était jamais satisfait de la séquence. Je me lève le plus tard possible, j'étire jusqu'à l'écœurement mon petit déjeuner qui demeure pourtant le seul instant que je suis encore à même d'apprécier quand les idées noires ne m'assaillent pas dès le réveil.

Assis à ma fenêtre, je guette les moindres mouvements de la rue, buvant mon café par toutes petites gorgées, fumant sans plaisir des cigarettes que je ne finis pas, tantôt faisant abstraction de ce qui m'entoure, tantôt ruminant de stériles projets qui aboutissent irrémédiablement à l'absurde réalité de l'impossible. Au début, ce fut presque un divertissement de regarder s'affairer les passants en bas. Je m'évertuais à reconnaître leurs silhouettes. J'imaginais ce qui pousse telle jeune fille à suivre son chemin d'un pas si assuré tandis que la ville est recroquevillée sur sa méfiance. Où va-t-elle ? Travaille-t-elle ou jouit-elle encore des délices de la vie d'étudiante ? La moue qu'elle affecte est celle d'une âme déjà épuisée, dépouillée de sa substance vitale, c'est-à-dire de toute envie de vivre. Quelques minutes plus tard, c'est une grand-mère et son chien qui partent faire leur petite promenade hygiénique rituelle. Toujours les mêmes gestes, toujours les mêmes mots. La porte de l'immeuble d'en face s'ouvre, l'animal sort en frétillant et en tirant sur la laisse, ce qui déclenche inévitablement un : « Poupoun, attends ! » La vieille dame passe prudemment le seuil, le nez par terre, attentive et tremblante car elle craint à chaque mouvement de tomber. Puis, une fois la porte refermée, elle glisse ses clefs dans un sac qui l'encombre plus qu'il ne lui rend service, rajuste son châle et part sur sa droite d'un pas automatique et mal assuré, non sans en avoir demandé la permission à son compagnon : « On y va Poupoun ? » Lorsqu'elle revient par l'autre côté, elle est à peine un peu plus courbée, ses traits un peu plus tirés par l'effort ou la contrariété. Car il se peut qu'elle ait rencontré en chemin cet adolescent maigre aux cheveux longs tirés en arrière, à l'accoutrement négligé, à la mine insouciante et aux yeux rougis par ce que je devine être un joint. Celui-là ne semble pas atteint par l'abattement général. Les tenants de la morale se réjouiraient certainement de le voir périr du mal qui nous frappe, précisément pour ne l'avoir pas observée.

À moi, il me fait du bien ; et, pourquoi ne pas l'avouer, je l'envie. Il est une sorte d'ange rebelle au milieu de ce cataclysme. Il y a encore quelques autres personnages qui me sont devenus familiers à force de les épier, comme cet homme d'un âge mûr qui déambule toujours en lisant son journal. Si bien qu'il lui arrive souvent de marcher dans le bonheur fumant ou, ce qui est plus grave, de heurter un poteau. Cela me fait beaucoup rire, au point que je suis morose le jour où je ne le vois pas.

J'ai le sentiment que toutes ces personnes font partie de mon existence au même titre que le jour et la nuit. Je leur ai donné des prénoms, une raison sociale, et pour certaines, un passé. Elles ponctuent malgré elles ma vie ; ou plus exactement, lui ont imposé un nouveau rythme par leurs manies. Je connais l'heure de passage de chacune. Je me suis exercé à les reconnaître d'après leur démarche et me trompe rarement. Dès qu'un fait nouveau se produit, généralement un personnage qui s'installe, ou qu'un autre s'en va les pieds devant, j'en informe mon pigeon Petipoa. Il me répond d'un signe de tête ou ne réagit pas, selon son humeur. Après tout, c'est son droit.

Quand je suis las de contempler ce film sans grandes surprises, je fais ma toilette, me prépare exactement comme si je devais me rendre au bureau. Je me rase de près, choisis un costume et la cravate la mieux assortie. J'ai d'ailleurs remarqué que depuis le 2 février 2009, je ne mets plus que des vêtements sombres et d'un agencement de mauvais goût, qui plus est. Moi qui aime tant les couleurs vives ! C'est seulement aujourd'hui que j'ai fait le rapprochement. La psychanalyse, le mal nécessaire de notre siècle qui a réponse à tout, doit assurément avoir une explication toute trouvée à ce phénomène : « L'habillement n'est que le reflet de l'état mental d'un individu.

S'il s'habille de noir, c'est qu'il est lui-même noir. » Dans ce cas, pourquoi les avocats ne sont-ils pas en marron, les cocus en jaune et les vierges en transparent ? La vie serait tellement plus simple ! Et puis non ! Ce serait encore une prolifération d'uniformes qui avilissent le jugement de ceux qui les portent et supposent la soumission à laquelle je suis viscéralement opposé. Ensuite, je m'attelle à quelques tâches ménagères pour lesquelles je suis franchement maladroit. Ma femme de ménage réside à Edénia Nord et ne peut donc plus venir. Si tu me voyais repasser, aspirer, frotter, tu ne me reconnaîtrais pas. À midi, je sors faire quelques courses de première nécessité. Malgré la pénurie galopante, je persiste à conserver un régime alimentaire haut de gamme et m'offre régulièrement une coupe de champagne en apéritif. Je ne rougis point de ce caprice qui en vaut bien d'autres.

Je partage le reste de mon temps entre des lectures insipides, l'écoute des bulletins de désinformation, ponctué de crises d'excitation excessive ou de cafard qui me donnent des aigreurs interminables. Comme tu le notes, Harguèz, je m'enfonce dans une amère langueur. Aujourd'hui pourtant, la journée qui m'attend s'annonce chargée, car j'ai entrepris de ranger ma bibliothèque. Merci mille fois du réconfort que tu me procures.